Appel

  • Considérant

qu’en réponse à « L’Appel des 800 » publié le 20 octobre 2015, un « Appel aux 800 » devait être prononcé aux Assises Nationales des Ecoles d’Art à Lyon, le 30 octobre 2015.

1.

Le 20 octobre dernier, Libération publie « l’Appel des 800 ». Le nombre de signataires, imposant, le nom de certains d’entre eux, fameux, forcent le respect. Le texte, dense et grave, décrit la « New Jungle » de Calais : des conditions de vie d’épouvante, une misère sans nom, une détresse considérable. Ses auteurs de conclure : « Nous demandons solennellement au gouvernement un plan d’urgence pour sortir la jungle de Calais de l’indignité dans laquelle elle se trouve ».

2.

Un appel vise à « faire entendre », pour sans doute « faire bouger ». « L’Appel des 800 » opère à l’évidence : le coffre qui est le sien donne à la voix qui est la sienne une puissance telle que le Ministre de l’Intérieur s’en fait l’écho dans la demi-journée. « Ils manifestent une préoccupation que j’entends et que je partage » répond alors Bernard Cazeneuve. Celui-ci se déplace à Calais le lendemain, confirmant l’entente.

3.

Un appel lancé par des artistes, cinéastes, intellectuels, créateurs de récits et de formes, ne peut se contenter de « faire entendre ». Il doit « faire voir », bouleverser notre vision du sujet. En matière de représentations, « L’Appel des 800 » ne produit aucun déplacement. Il répète une incontestable vérité : la « New Jungle » est infernale et immonde. Il narre un marasme absolu, au diapason des images et des récits les plus ressassés. Bernard Cazeneuve ne peut qu’y souscrire. Sur place le 21 octobre, il atteste : la « New Jungle » n’est que honte, invivable plaie secrétant un cancer à combattre, certainement pas un monde. L’entente est parfaite au sujet d’une intolérable réalité qu’il faut traiter, écraser, éradiquer. En réponse, le Ministre de l’Intérieur de promettre alors « des moyens renforcés », pour des « mesures nécessaires ».

4.

Un beau matin, dans leur atelier parisien, les 800 ont posé leur caméra, quitté leurs outils de travail, saisis d’effroi par les nouvelles parvenues d’un invraisemblable bidonville repéré à quelques encablures du centre-ville de Calais. Stupéfaits, ils ont par voie électronique hurlé leur honte, fait se répercuter celle-ci jusqu’en « une » d’un quotidien national. Il fallait hurler, il était impossible de ne pas signer. Pour signer, ils ont éteint leur caméra, mis leurs appareils en position off. Lorsque l’indignité saisit, lorsque happe l’effroi, il n’y a plus rien ni personne pour voir. Collectivement nous sommes demeurés aveugles, mais déterminés.

5.

Ceci est un appel aux 800 artistes qui ont signé, ainsi qu’à tous les autres. Aux écoles qui forment ces artistes, inscrites en des territoires où tout menace, installées sur des circonscriptions électorales où règnent bien des aveuglements. Aux étudiants de ces écoles, futurs artistes dits « contemporains », c’est à dire du monde qui est, du monde qui vient. Ceci est un appel aux 800, pour solennellement leur demander de garder en main leurs caméras, micros, crayons et claviers, et de venir voir, ou plus exactement regarder, entendre, sentir, éprouver, avec la plus chaleureuse des attentions, ce qui a lieu, ce qui fait lieu, ce qui s’affirme malgré tout à Calais.

6.

Ceci est un appel aux 800 provenant d’un autre présent, rédigé de retour de la « New-Jungle », à partir de quelques notes consignées dans un carnet, d’une liste de ce que nous y avons vu : des rescapés inouïs, des femmes et des hommes conquérants, des théâtres et des écoles d’art, des boîtes de nuit et des bibliothèques, des églises et des mosquées, des supermarchés et des restaurants, des mots vifs sur des façades donnant aux lieux un nom ; des Italiens, des Belges, des Anglais, des Néerlandais, des Irlandais prêtant main forte, une Europe éclatante de solidarité ; des Calaisiens, organisés ou solitaires, des actes d’hospitalité, des gestes, discrets parfois, d’une puissante humanité souvent ; une ville-monde, un miracle, un désir fou de vivre, de danser, de cuisiner, de faire l’amour, de rêver ; toute la merde aussi, la boue et la faim, mais qui jamais n’écrase l’humanité qui a lieu, l’humanité qui fait lieu.

7.

Ceci est un appel aux 800 leur demandant solennellement de venir occuper Calais armés de leurs outils de création, et de nous enlever la merde que collectivement nous avons devant les yeux. La « New Jungle », comme toute situation habitée par des migrants, Roms, sans-abri, et autres si mal-nommés, si malmenés, est simultanément une fin du monde et un monde nouveau, une construction de douleurs insondables et de rêves insensés. Tant que nous ne saurons pas aussi faire retentir la joie explosive qui a lieu, la vitalité qui toujours invente, nous ne saurons empêcher que s’organise le pire, que déferle une police sanitaire et urbaine mobilisée par les cris d’orfraie, que se programment déplacements et placements de corps en trop dans des niches en plus.

8.

Ceci est un appel aux 800 les invitant à occuper Calais afin d’obstinément décrire et re-décrire les lieux et, sur nos cartes mentales, de faire apparaître ce monde aujourd’hui asphyxié par récits et images mortifères. Historiographes, géographes, hagiographes manquent à cette réalité escamotée, alors que menace son envers, sa négation : la mise en camp, dignement administrée, de cette humanité prétendument errante et démunie ; la « prise en charge » d’êtres humains savamment dépossédés de leur colossale puissance de tout réinventer.

9.

Ceci est un appel aux 800 provenant du PEROU, Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines, créé il y a trois ans avec Gilles Clément. Afin, avec les outils des jardiniers, des artistes, des designers, des architectes, des poètes, des chercheurs, à savoir les outils de ces 800, de nous inscrire autrement au devant des situations de crise, de porter une attention renouvelée à celles-ci, et de chercher en elles les ressorts de leur dépassement. Nous avons oeuvré dans des bidonvilles de l’Essonne, avec des collectifs de sans-abri à Paris et Avignon, dans un bidonville à Arles. Nous nous approchons aujourd’hui de la « New-Jungle », potentielle 36 001e commune de France. Et ne pouvons nous en approcher sans les 800, ses hérauts en puissance.

10.

Ceci est un appel à une insurrection des images que les artistes, au premier rang, au premier chef, doivent savoir faire se déclencher. Signant un « Appel des 800 » colportant les récits écrasant les preuves d’une humanité flamboyante jusque dans la boue, ils ont désarmé. Ceci est un appel afin que soit réarmée cette fonction cruciale consistant à donner au monde des formes d’avenir, à rendre compte des formes d’avenir qui se déploient d’ores et déjà, et malgré tout, dans ce monde là. Dans la « New Jungle », un avenir a lieu, celui d’une humanité bâtisseuse, menacée entre autres par notre imaginaire asséché. A Calais, migrants et européens, nous construirons ensemble, ou agoniserons ensemble. Re-présenter ce qui a lieu, l’hospitalité fondatrice, tel est l’horizon de cet appel. Afin que perdure un chantier aujourd’hui si fragile, que sanitaires et palais s’y érigent au centuple, et que sur les traces de cet ancien bidonville s’élève une ville nouvelle enfin.

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