Europe

  • Considérant

que le Channel se franchit dans les deux sens et qu’une Europe débarbelée se construit aussi à Calais, autour d’une cabane à déménager avec un plombier hollandais, une enseignante irlandaise et des étudiants de Cambridge.

6 mars 2016. Les bulldozers ont attaqué le démantèlement du Sud de la Jungle

Ce dimanche vers 11 heures, la Jungle dort encore sous une pluie froide, tentes hermétiquement fermées et commerces désertés. Des monceaux de déchets marquant l’emplacement de maisons fantômes, parfois déplacées, souvent détruites.

Au Nord, non loin des containers, un groupe me salue chaleureusement au pied d’un grand bus bleu dont j’apprendrai qu’il a été donné au camp par une actrice anglaise, Juliet Stevenson, pour remplacer le Youth and children center.

Leur boulot de la journée : fabriquer un chemin au dessus du marécage pour permettre un rapatriement plus aisé du matériel. Mais un bulldozer est déjà à l’œuvre, et en dix minutes le marécage est comblé. « On m’a piqué mon job ! » s’amuse Mark, qui encadre le groupe.

Mark est hollandais mais vit en Irlande, dans le comté de Clare où il a construit lui-même sa maison. Son métier, c’est la plomberie. Il est venu trois fois dans la jungle depuis juillet, de sa propre initiative. « La première fois, nous étions cinquante, raconte-t-il. ça peut sembler énorme ! Mais c’était formidable, aussi pour l’ambiance entre nous, même sur le ferry ».

Avec Iain et Margaret venus du même comté d’Irlande, ils encadrent huit jeunes bénévoles, dont plusieurs étudiants de Cambridge. Vive et éternellement souriante, Margaret s’occupe de l’aménagement du bus. Un journaliste approche le groupe, mais ce qui l’intéresse c’est l’engagement de l’élite universitaire du pays. Mark s’éloigne en imitant ironiquement un accent oxbridgien pendant que les étudiants recadrent le journaliste assez vertement.

Flottement sur l’action à mener, hésitation, visite au Youth centre, dont on envisage pour un temps de déplacer les jeux extérieurs : agrès, balançoires, filets, avant d’apprendre qu’ils ne sont plus assez sûrs.

Le plan B ne se fait pas attendre : déplacer la maison d’un Afghan située tout près de l’ancien centre de vaccination. J’apprendrai plus tard que Mark avait initié la construction de ce centre aujourd’hui déserté ; il espère que de nouveaux arrivants pourront y trouver refuge.

Nous nous retrouvons à seize autour de la cabane à déplacer : les amis de son occupant ont rejoint le groupe de bénévoles. Recyclage improvisé : les piquets prévu pour le comblement du marécage serviront à étayer la cabane et permettre son transport.

Au déjeuner, afghan lui aussi, l’occasion est belle de présenter Mark aux architectes de passage après avoir entendu leur éloge de l’ingéniosité ayant présidé à la construction du centre de vaccination.

La difficulté du déménagement avait été un peu sous-estimée. Même réparti sur trente deux épaules le poids de la cabane s’avère rédhibitoire pour un transport manuel du Sud au Nord. On tente de convaincre un éboueur de la ville de la prendre sur sa remorque. « Je ne suis pas autorisé ». Combien de fois cette phrase résonne-t-elle aux oreilles des bénévoles ? Déterminé, Mark nous enjoint déplacer la baraque de quelques mètres pour bloquer la route : « Ils seront bien obligés de la transporter ».

Elle trouvera en effet sa place sur un autre camion, dans la rotation intermittente mais incessante qui voit depuis la veille le transport de maisons du Sud au Nord du camp.

Pendant que l’équipe britannique se juche sur le camion pour accompagner le transport, Margaret est en discussion avec Muhammad, jeune avocat afghan. A-t-il une chance d’obtenir l’asile en s’installant en Bretagne, comme on le lui a conseillé ? Entre deux conseils et adresses données, il évoque avec nostalgie un Afghanistan « d’avant ».

Négociations, attentes, aller retour nord sud, organisation, la journée a filé vite. Rentrés à la warehouse, Mark, Iain et Margaret s’interrogent sur les suites de leur action face aux bulldozers. Construire, maintenant ?

Mark a eu ce mot à propos du nouvel emplacement du Youth and children centre : « Peut-être que ce ne sera que pour 15 jours. Ça aura au moins existé et vécu ce temps là ».

 

* Ce texte est extrait de article « La vie avant les bulldozers » sur l’arpentage de la Jungle les 5 et 6 mars 2016.

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