Goéland

  • Considérant

les oiseaux survolant Calais.

Depuis des millions d’années les continents nagent. Ils se séparent, se rapprochent, s’éloignent, changent d’angle et de position par rapport au nord géographique. Mais le nord change à son tour et tout tourne.

Les plantes et les animaux se sont organisés sur cette plaque tournante. Ils migrent à chaque fois que changent le climat et les conditions de vie. Ils n’ont pas de frontière. Ceux qui habitent la terre se limitent aux contours des continents et des îles. Ceux qui habitent la mer n’ont d’autres limites territoriales que les conditions vitales : température de l’eau, acidité, sources de nourritures, habitats. Tous sont inféodés à un ensemble de compatibilité de vie qui correspond à une zone climatique planétaire : un biome.

Les humains ont inventé les prothèses : vêtements , maisons , véhicules etc… Ils ont accru leur amplitude biologique et sont capables de franchir tous les biomes. Ils peuvent vivre sur la glace, dans les déserts, sous les tropiques et sous la mer. Ils n’ont pas de limite biologique territoriale.

Pour jouer, se battre, se cantonner en ghettos de couleurs, ils ont inventé les frontières et les drapeaux. Ils aiment leurs frontières. Ils sont capables de les franchir sans difficulté mais ils tiennent à leur existence. Cela leur donne le sentiment de maîtriser l’espace ainsi délimité. Ils en revendiquent la propriété.

Ils ont inventé la culture et la religion, créé des mythes et des croyances qui les assurent de leur bon droit. Entre leurs croyances, ils ont placé des frontières et des drapeaux. Ils aiment les frontières.

Ils ont inventé le pillage du bien commun, privatisé le sol, asséché les sources de nourriture, épuisé l’eau. Ils se sont appropriés ce qu’ils appellent la nature, déposé des brevets et pour toutes ces choses, ils ont établi des lois, des frontières et des drapeaux. Ils aiment les frontières.

Pour tenir les frontières, ils ont inventé la guerre. Ils aiment la guerre, c’est leur jeu. Les plantes et les animaux s’affrontent, occupent leur terrain de façon opportuniste, marquent leur territoire et l’abandonnent lorsque se présente une opportunité meilleure. Ils ne savent pas faire la guerre. Ils n’ont pas de drapeaux.

Les humains jouent. A se tuer. Cela prend du temps et de l’argent (argent : système virtuel qui facilite les échanges matériels, les contraint et les soumet à la spéculation du jeu).

Les humains aiment l’argent, les frontières, la guerre et le jeu.

Pour jouer correctement il faut beaucoup de morts. Ceux qui ne veulent pas mourir quittent leur territoire, ils migrent.

Lorsqu’ils se regardent dans un miroir, les humains disent qu’ils ne sont ni des plantes ni des animaux. Contrairement aux plantes et aux animaux, ils n’ont pas le droit de migrer. Ils doivent rester chez eux. Et mourir en guerre.

Ceux qui osent contrevenir à cette loi vont mourir en mer.

A Calais on trouve les échoués du voyage, ceux qui ont osé migrer et qui n’ont pas coulé en mer.

On appelle « jungle » une forêt primaire où les arbres ont atteints un optimum de de vie (le climax). Ils organisent leur vie avec toutes sortes d’espèces animales et végétales en nombre et en dimensions variées, depuis les bactéries jusqu’aux primates en passant par les herbes, les papillons et les invisibles champignons. Dans la jungle tout est en équilibre. Tout sert à tout. C’est un écosystème organisé sur l’économie des échanges et du recyclage. Entre ces êtres et leurs territoires, il n’y a pas de frontière. Il n’y a pas de paix car il n’y a pas de guerre.

Il n’y a pas d’argent.

Les humains détestent la jungle, ils ne la connaissent pas, ils s’y perdent. Ils la regardent comme un ensemble confus, sans architecture, sans urbanisme, sans banque, sans argent, sans frontière, sans loi, sans règle, sans croyance, sans religion. Lorsqu’ils parlent de la nature (qu’ils détestent), les humains citent la jungle : exemple du désordre et de la perdition.

A Calais on parle de « jungle » car tout fait penser au désordre et à la perdition. Abus de langage, erreur d’aiguillage. Les migrants de Calais tentent, c’est vrai, de reconstituer un milieu de vie et s’ils parvenaient à reconstituer la jungle-milieu d’équilibre, ils pourraient espérer vivre. On ne leur laissera pas le temps de vivre. Il faut les chasser puisqu’ils viennent d’ailleurs. Ils n’ont pas le droit de vivre. Ils doivent mourir ou partir. Pour l’administration des frontières (de la guerre, de l’argent et du jeu), cela revient au même : ils doivent disparaître.

La Jungle de Calais n’est pas la jungle de la nature. C’est un camp transitoire de chair humaine, disqualifiée par les humains eux-mêmes, à jeter à la mer ou encore à brader au plus offrant des joueurs dont les jetons de poker se heurtent aux frontières.

En tant que goéland je franchis les falaises, les dunes, les vagues et les routes d’asphalte en passant par les airs. Je survole les villes et je vois les bateaux lourds qui tentent de s’échapper du port. Lorsque le temps s’y prête, je longe les côtes et parfois je traverse le bras de mer qui relie les îles et les continents. Car pour moi, goéland, la mer est un lien, ce n’est pas un obstacle. Vous comprenez pourquoi je ne comprends pas que l’on s’arrête en rive et que l’on meurt de vouloir quitter une terre pour en atteindre une autre, si lointaine soit-elle, si incertaine et pourtant chargée d’espérance.

Goéland