Paroles

  • Considérant

ce que n’ont pas dit François Hollande, Xavier Bertrand et Natacha Bouchart à l’occasion de la rencontre qui n’a pas eu lieu avec les Calaisiens dans le grand salon d’honneur de l’Hôtel de Ville de Calais. Autrement dit : considérant ce que des élus de la République auraient pu dire.

Un membre du collectif « Sauvons Calais » : Vous annoncez vouloir « accompagner ce qui s’invente dans la Jungle » et non plus détruire celle-ci. Êtes-vous donc devenus sourds aux Calaisiens, à leur refus d’accueillir les migrants ?

François Hollande : Nos politiques de violence à l’égard des migrants ont créé la figure d’une altérité radicale, et généré l’hostilité que vous évoquez. L’omniprésence policière, les kilomètres de barbelés, la sur-alimentation de la crise ont nourri la fiction d’une opposition définitive entre eux et nous. Nous affirmions entendre l’angoisse des Calaisiens, et pour cause : ce sont nos bruits de bottes qui l’ont générée. D’emblée, nous aurions dû accueillir ces rescapés du monde, célébrer ce que nous avons en commun, ruiner ainsi la fable identitaire. Nous aurions dû saisir en eux la promesse d’un renouveau, et par la joie étouffer le cri d’exaspération. Une ville est d’abord le fruit d’une rencontre, la culture de ce qui n’est pas la guerre. A Calais, nous n’avons cessé d’attiser le conflit, menaçant les fondements de cette ville jusqu’à faire trembler ses propres habitants.

Xavier Bertrand : Sur la rocade surplombant la jungle, passe en ce moment même un camion allemand, transportant des oranges espagnoles, fonctionnant au pétrole saoudien, conduit par un chauffeur polonais, faisant halte devant un douanier français, empruntant les infrastructures de la multinationale Eurotunnel en vue d’alimenter un centre commercial hollandais situé en banlieue londonienne. S’il nous fallait renvoyer tout le monde chez soi…

Natacha Bouchart : Voyez moi ! Calaisienne de cœur, et néanmoins fille de migrants, de père arménien et de mère polonaise ! Les calaisiens sont exaspérés par notre déroute, non par des migrants dont un enfant, calaisien de cœur, sera demain leur maire. Sur 77 000 habitants, quelques dizaines à peine sont les auteurs d’actes racistes qu’une élue de la République ne saurait tolérer, qu’une juridiction pénale doit condamner. Le choix de l’accueil, je le fais sereinement devant vous tous : je vais bientôt remettre devant chacune et chacun ma candidature à des élections municipales anticipées. Portant sur l’art et la manière de faire l’hospitalité, celles-ci feront date : elles inscriront notre ville dans le 21e siècle.

Une habitante de la Route de Gravelines : Vous ne pouvez tout de même pas accepter qu’un bidonville s’établisse en lisière de la ville, et condamner ainsi des pauvres gens à vivre dans l’indignité !

N.B. : Ce sont nos politiques d’hostilité qui, contraignant le développement du bidonville, le font demeurer comme situation indigne. Si nous considérions le bidonville autrement, si nous osions enfin accompagner ce qui s’y construit d’espaces comme de relations, alors nous apparaîtrait-il comme supplément de notre ville, non comme son envers. Telle est l’ambition de l’appel à idées « Réinventer Calais » : engager le bidonville sur le chemin de sa transformation ; faire de lui le ressort, y compris économique, de notre ville.

F.H. : Nous ne militons pas pour le bidonville, nous nous engageons dans le monde qui vient. Des crises écologiques, économiques, politiques, vont jeter sur la route des centaines de millions de personnes. Nos dispositifs d’hébergement sont à la fois ringards et indigents. Que dire de notre obsession sécuritaire ? Voyez les sommes folles engagées à Calais afin de « traiter le problème », contribuant en fait à son aggravation ! Il est temps d’inventer d’autres pratiques, attentives à ce qui au milieu du dit « problème » offre les promesses de son dépassement. Les migrants ne sont pas de pauvres errants, mais une multitude forte de savoirs, savoir-faire, rêves et espoirs cruciaux pour nous tous. La Jungle n’est pas un néant, creuset d’une animalité dangereuse, elle est l’oeuvre d’une foule d’Européens, d’une solidarité internationale unique au monde qu’il nous faut savoir accompagner. Tel est l’enjeu de « Réinventer Calais » : prendre soin de ce qui s’affirme, de cette démocratie en actes, de cette urbanité hors du commun, en faisant appel à nos créateurs les plus innovants. Nous rendrons ainsi Calais célèbre dans le monde entier.

X.B. : Dans sa décision du jeudi 25 février, la juge du Tribunal Administratif de Lille affirme que dans la Jungle se trouvent des « lieux de vie », des sanctuaires à protéger, des formes d’urbanité. Nous entendons le droit en train de se faire, repérant ce qui s’invente, et ne pouvons que le respecter. Nous entendons l’humanité qui fait lieu y compris dans la Jungle, et ne pouvons que suivre son mouvement. Plutôt que de ne témoigner que de la boue, ayons l’élégance de la faire disparaître : une demie-journée y suffirait ! Plutôt que de ne voir que ce qui s’effondre, ayons l’audace de construire. Alors, une autre vie s’inventera, hautement digne, parce que portée par une solidarité extraordinaire, et une politique d’avant-garde enfin.

Le directeur d’une PME calaisienne : croyez-vous que les contribuables que nous sommes sont enclins à vous suivre dans un tel invraisemblable chantier alors que souvent nos concitoyens n’ont pas même de quoi vivre dignement ?

F.H. : Vous avez déjà contribué à l’invraisemblable : depuis fin octobre, nous dépensons 150 000 euros par jour pour la seule mobilisation de 18 unités de forces mobiles à Calais, dont 50 000 euros pour leur seul hébergement ; en 2015, nous avons dépensé 18 millions d’euros en dispositifs de contrôle autour du port et, avec le soutien des Britanniques, 51 millions d’euros pour la sécurisation du tunnel sous la Manche. Ajoutez à cela des dépenses moins scandaleuses, mais délirantes vu la pauvreté de ce qu’elles ont généré : 18 millions d’euros pour le fonctionnement du centre d’accueil Jules Ferry n’offrant qu’un repas par jour ; 25 millions d’euros pour le Centre d’Accueil Provisoire constitué de containers spartiates sans l’ombre d’un point d’eau. Somptuaires et honteuses, ces dépenses ont dégradé l’image de la ville, tout comme celle de la République. Soyez certains que la crise n’est pas économique, mais morale. Entendre le contribuable, c’est à dire le citoyen de la République, c’est construire avec les migrants et oeuvrer enfin pour Calais, c’est faire de cette ville la capitale européenne de l’hospitalité. L’économie suivra alors, c’est une évidence.

N.B. : Sans vergogne, nous avons demandé que soit créé un grand parc d’attractions en guise de mesure compensatoire de la crise des migrants pour Calais, tout en poursuivant les politiques d’hostilité nous enfonçant collectivement dans la boue. Pour ce parc nommé « Heroïc Land », nous avons réuni 275 millions d’euros en décembre dernier. Rompre avec la déraison, c’est investir ces moyens colossaux dans un projet susceptible de nous sortir enfin de la honte de nous-mêmes. Ce parc n’avait pour objectif que de nous en distraire ! J’ai donc renoncé à sa mise en œuvre, et décidé d’investir ces 275 millions d’euros dans un chantier expérimental et ô combien plus crucial : l’hospitalité. Ainsi modifierons-nous radicalement l’image de Calais, ainsi apparaîtrons-nous réellement attractifs aux yeux du monde entier.

X.B. : L’argent du contribuable ne peut servir à humilier des hommes qui ont traversé l’horreur, et défigurer au passage notre territoire. Prétendant vous entendre, nous vous avons déshonorés.

Un élu de l’opposition calaisienne : Mais pourquoi construire avec les migrants une « cité », alors qu’ils veulent fuir vers l’Angleterre ?

F.H. : Quand sur le chemin, vous faites une halte dans un hôtel, au prétexte que vous ne souhaitez pas vous y établir, accepteriez-vous que l’eau y soit coupée, que de chauffage il n’y en ait point, que l’on vous reçoive à coups de matraques ? Faire l’hospitalité, c’est non pas assigner à résidence celui que l’on accueille, mais offrir à celui-ci les moyens de poursuivre son chemin, voire de rester. Et c’est aussi avoir l’intelligence de saisir au passage un peu de sa richesse, de sa force, de ses rêves.

X.B. : L’Angleterre scintille aux yeux des migrants désabusés comme un ultime espoir. C’est un mythe nécessaire au regard de l’hostilité omniprésente qu’ils rencontrent, mythe dont les passeurs tirent d’ailleurs un bien large profit. Comment voulez-vous que les migrants envisagent vivre en France quand ils ne connaissent d’ici que l’épaisseur de la boue, le poids de la matraque, la haine de nos regards ? La honte est là : nous sommes devenus indésirables.

N.B. : Malgré cela, des liens avec notre territoire se sont noués. Voyez Zimako Jones, créateur de l’Ecole laïque du chemin des dunes, voyez son implication avec tant d’associations, son désir de s’installer à Calais pour agir encore. Parce que nombre de calaisiennes et calaisiens ont oeuvré, créé des liens d’amitié, de solidarité, d’amour parfois, un véritable désir réciproque peut éclore, et l’horizon avec lui d’une vie commune enfin.

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