Paysage

  • Considérant

l’atlas du paysage de la Jungle de Calais.

En partant à Calais, nous, étudiants et enseignants paysagistes lillois, n’imaginions pas à quel point notre présence en ces lieux était fondée. Lorsque nous expliquions que nous allions relever la Jungle de Calais « sous l’angle du paysage », ou « en tant que paysage », ou « à partir de la relation qu’elle entretient avec le paysage », nous ne pouvions nous empêcher d’être un peu gênés, tant il reste d’usage de considérer la question paysagère comme superflue et confortable, et la question migratoire comme d’une gravité telle qu’elle échapperait par définition à toute forme de regard expert, forcément réducteur, qui plus est ayant parti lié avec, disons, l’esthétique.

En fait, que la Jungle soit et fasse oeuvre de paysage est une évidence.

Elle l’est, sans doute, par la qualité des espaces publics qui y ont été inventés, et par l’intelligence des implantations qui ont si bien su tirer le maximum des ressources pourtant limitées d’un site peu avenant. Encore ceci pourrait être considéré comme de peu d’importance car résultant non uniquement de l’action spontanée des habitants de ces lieux, mais tout autant et souvent plus de celle des associations qui les soutiennent, et, paradoxe apparent, des forces de l’ordre.

Ce qui se montre ici mieux qu’ailleurs, c’est en effet l’ambivalence politique de l’espace public. Ici, le no man’s land établi par les forces de police pour contrôler les allers et venues des migrants et les empêcher d’accéder aux clôtures de l’autoroute, est aussi une plage plate, ensoleillée, où se jouent les parties de criquet. De même, la levée sableuse qui enserre la jungle comme une muraille facilite aussi les déplacements en contournant les allées parfois si denses de la jungle, et offre un promontoire d’où chacun peut s’extraire, un instant, de ce quotidien si dur. Le fossé se mue (ou non) en rigole d’assèchement, le bloc pierreux en banc, la grille en fil à linge, le merlon en chemin. Dans le paysage, les formes sont stables mais les usages sont réversibles, à l’image puissante de ces doubles et triples rangs de grilles qui, pour peu qu’un unique panneau en soit démonté, deviennent aussitôt d’amples corridors pour traverser le territoire.

Mais si la Jungle est paysage, plus encore elle fait paysage. Pour le comprendre, il faut quitter la Jungle et suivre les pistes ouvertes par les migrants en direction des autoroutes, des aires de service, des ponts. Le long des fossés de drainage, de minces sentiers se dessinent. Des passerelles faites de bric et de broc enjambent les watergangs qu’il faut, d’ordinaire, longer sur des kilomètres, et qui découragent d’ordinaire toute tentative de promenade à travers ces plaines immenses.

Vers chaque point cardinaux, les migrants rétablissent la fluidité des espaces, là où un siècle de privatisation forcenée du territoire l’a réduite à peau de chagrin. Nous nous attendions à trouver ici un territoire fermé, hérissé de murs ; il l’est en effet, et pourtant, cela faisait longtemps que nous n’avions pu nous y promener tant et si loin. La plaine, dont l’horizon aimante nos regards, se donne à nouveau à nos pas, et toutes sortes d’itinéraires semblent devenir possibles, du hameau du Fort Vert aux terrains de sport, du collège au centre-ville, de l’usine à la place d’armes.

Alors que les métropoles rêvent de vastes réseaux de mobilités douces et d’espaces publics sans trouver le moyen foncier de les mettre en oeuvre, les migrants les construisent à l’économie et sans brutalité car avec presque rien, au plus près des opportunités offertes par les formes du paysage. Entre économie touristique, ferme équestre, stades, campings, loisirs balnéaires, attractivité résidentielle fondée sur la qualité du cadre de vie, et itinéraires de grande randonnées, la plaine calaisienne tend à devenir un vaste territoire public qu’il faudrait rendre plus accessible. Les migrants en dessinent le plan de paysage.

Il y avait dans toutes les campagnes de France et de Navarre, jusqu’à l’aube du siècle vingtième, des « agents-voyers », des cantonniers et des garde-chasses chargés de garantir l’accessibilité libre et gratuite pour tous du territoire de la république. Depuis, les briseurs de frontières intérieures auraient changé de camp.

 

Ce texte est une introduction aux trois cartes et douze planches de relevés composant l’atlas du paysage de la Jungle de Calais.

Explorer la carte de l’atlas n°1, la carte de l’atlas n°2, et la carte de l’atlas n°3.

 

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