Rockers

  • Considérant

que les compétences accumulées dans l’organisation de festivals rock peuvent avantageusement être mobilisées pour se rendre utile dans la Jungle de Calais…

Il est bientôt 11h. La voiture peine à entrer sur le Chemin des dunes, la police fait barrage aujourd’hui : «  Vous avez un papier de l’association ? »

– « Oui, tenez, je suis Yann de Utopia 56 »

« OK, passez. »

L’animation bat son plein à l’entrée du camp. La veille au soir, le tribunal de Lille a annoncé l’évacuation de la zone sud de la Jungle de Calais. Tous les objectifs des nombreux journalistes arrivés là très tôt pour installer leurs caméras sont pointés sur la Jungle. Mais aujourd’hui, personne ne s’en plaint. « Ils sont nos yeux, il faut qu’ils enregistrent tout », me souligne Yann, « ils le savent, on leur a dit. »

Yann le père et Gaël le fils. Ils sont venus en famille au mois de novembre pour « tâter le terrain », « comprendre la situation et comprendre les besoins urgents. » Forts de leur longue expérience d’organisateurs de festivals rock en Bretagne, ils ont pensé qu’il n’y avait qu’un pas entre les besoins et urgences des migrants sur la Côte d’Opale, et le savoir-faire qu’ils avaient acquis dans l’installation rapide et efficace de tout ce qu’il faut pour gérer sur plusieurs jours (et surtout plusieurs nuits) le rassemblement de foules aussi tumultueuses…

Pendant un court moment, les deux bénévoles discutent avec d’autres responsables d’associations pour définir les besoins urgents, s’organiser en vitesse et se répartir les rôles.« Ok, moi j’ai une quinzaine de jeunes sur le terrain et 10 autres qui arrivent aujourd’hui. Je vais les mettre sur le coup. »

On démarre. « Il faut rassurer, surtout, rassurer, écrire, communiquer… » Yann arrête la voiture à l’entrée des containers, et va discuter avec le type de l’entrée. Il revient. « Il n’en sait rien, lui, il ne sait pas combien de places il reste ! » La route est cabossée. L’atmosphère est agitée, partout des habitants et des bénévoles marchent, sur les côtés du chemin, seuls ou en petit groupe, se faufilent.

La voiture s’arrête : « Ah les voilà, les nouveaux bénévoles ! » Yann descend, se présente, discute et dit à chacun ce qu’il faut faire, tout en répétant la consigne principale : « rassurer, informer des droits… » Les bénévoles travailleront sans relâche toute cette longue journée, dans une ambiance un peu spéciale.

De retour dans les quartiers pavillonnaires de la banlieue de la Jungle, je discute avec Yann et Gaël du rôle de l’association, d’abord ici à Calais, puis dans la construction du futur camp de Grande-Synthe. Me montrant en riant leur casquette de gestionnaire dans l’Urgence, il me dit : « Non, nous n’avions jamais travaillé avec les migrants, mais on sait faire ! J’organise des festivals de 50 000 personnes. C’est pareil !! Il faut des douches, des toilettes, débarrasser les déchets, de l’eau potable, des lavabos, organiser la logistique, répondre aux urgences ; et des bras, surtout des bras, des bénévoles. On s’organise avec les autres associations, on travaille ensemble. Moi, j’ai le savoir-faire pratique et logistique pour qu’un grand nombre de personnes habite au même endroit dans des conditions décentes. C’est comme un festival, on apporte des vraies choses utiles et pratiques, donc vraiment, on sait faire ! »

Je les avais rencontrés en décembre, ils avaient loué une chambre et hébergeaient quelques bénévoles. Chaque jour, ils se rendaient sur la Jungle, pour « être actifs, être utiles, faire des choses concrètes ». Ils savent qu’ils ont un « vrai truc à apporter », leur sens de l’organisation, de la gestion des équipes de bénévoles, l’installation d’une logistique matérielle et humaine en un temps record : « il faut bien nettoyer les toilettes une fois par jour ». Depuis mars 2016, ils ont deux appartements dans Calais et reçoivent des bénévoles chaque semaine, en particulier pour enlever les déchets et les poubelles qui s’agrippent partout dans les épineux paysages du littoral. Ils en font une lutte contre les microbes et les maladies qui rendent la vie dans la Jungle insalubre et dangereuse : « Si les poubelles sont régulièrement enlevées, ce sera déjà un pas pour faciliter les conditions de vie dans la Jungle et éviter des épidémies. »

Un jour, j’accompagne une de ces « virées-poubelles ». La tâche est claire : il faut ramasser tout ce qui traîne dans la Jungle. Comme à la fin d’une longue nuit de festival… A 8h, un petit groupe se rassemble dans la vieille ville. Ce sont des bénévoles de l’association arrivés la veille ou l’avant-veille sur Calais. Certains sont bretons, d’autres sont belges ou encore charentais. Ils ne se connaissent pas encore, ou très peu, et l’espace de quelques jours, ils vont habiter et travailler ensemble. Protégés par des gants, des bottes, des parkas et des bonnets, ils vont, à la chaîne, ramasser des déchets à la main. Des vêtements détrempés, des boîtes de conserve, des tentes déchiquetées par le vent, des morceaux de plastique emprisonnés dans les épineux, des morceaux de papiers usagés…

– «  On ramasse tout, et on remplit les sacs-poubelles. On jette, on jette, on jette…

– «  Et ça, je jette ? » Adèle, montre un pull imbibé de pluie et de sable

– «  Oui, tu réfléchis pas, si c’est trop mouillé, tu jettes. »

Par secteur, le petit groupe de volontaires s’applique à travailler le petit et le gros œuvre.

– «  Cette tente, tu penses qu’elle est vide ? »

– «  Sais pas, mais elle est complètement inondée et la toile est crevée, je dirais qu’ils sont partis. »

L’un d’eux me montre une tente ouverte : « Eux, ils sont partis, ils étaient là hier, mais là ils sont partis, ils ont tout laissé apparemment… »

Vers 17h, les navettes repartent dans le centre de Calais. Dans l’éphémère colocation, la soirée suit son cours, entre les douches qui s’enchaînent, les repas que certains préparent ou encore le pot de fin de journée dans un pub de la ville haute. Alors on s’agite, on se souvient, on se raconte ou se repose aux quatre coins de Calais.

Ce vendredi matin, nous attendons les navettes pour nous rendre au nord-est de la ville. L’expulsion du camp a été annoncée la veille et aujourd’hui, il faut attendre un long moment pour s’y rendre.

« Je suis triste aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, je suis fatigué je pense ». Paul me raconte un événement qui l’a marqué la veille :

« Je ramassais, je ramassais, tu sais c’est mécanique à la fin, on ne regarde plus autour de soi. J’avais les bottes dans une flaque remplie de déchets, ça flottait et il y avait des tentes autour. J’étais dans le quartier des Kurdes. Quand j’ai relevé la tête, j’ai réalisé que j’étais seul, plus personne n’était autour de moi. Et là, un Kurde qui habitait à côté m’a demandé de prendre sa poubelle. Alors je me suis énervé, je lui ai demandé de dire s’il vous plaît ! Il a compris mon mécontentement, mais à ce moment, moi j’ai compris qu’il voulait juste que je l’aide à dégager une poubelle bien rangée. Je me suis senti coupable, je n’aurais pas dû m’énerver… je n’avais pas compris… »

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